Les Prophètes de l’Hôtel de Ville

Attribués au « Maître du retable de Hakendover » et à son atelier.
Début 15e siècle.

Cet ensemble en pierre calcaire d’Avesnes était destiné à l’ornementation du portail situé au rez-de-chaussée de la tour de l’Hôtel de Ville de Bruxelles. Il a été sculpté dans le cadre de la première phase de construction de ce dernier, qui s’est étendue de 1401 à environ 1421. Huit prophètes sont représentés, reconnaissables au phylactère (banderole destinée à recueillir leurs messages) qu’ils tiennent en main. Placés chacun sous un dais sculpté, ils étaient insérés dans la voussure cintrée du porche.

Afin de préserver ces huit sculptures de qualité remarquable tant artistique qu’historique, elles ont été remplacées in situ au milieu du 19e siècle par des copies réalisées dans le cadre de la restauration de l’Hôtel de Ville. Cette nouvelle version n’est toutefois pas polychromée comme l’était l’originale.
A l’origine, les prophètes encadraient cinq statues placées au tympan du porche, dont celles de saint Michel et de sainte Gudule, patrons de la cité. Celles-ci ne sont pas parvenues jusqu’à nous ;  celles qui ont été recréées à leur place au 19e siècle sont des réinventions néogothiques.  

Les prophètes sont représentés assis, six d’entre eux sur un trône avec dossier et accoudoirs, les deux autres sur un simple banc. Calmes, absorbés tout entier dans leurs pensées, ils symbolisent la sagesse. La barbe, que sept d’entre eux arborent, renvoie également à cette qualité liée au statut d’homme mûr.  
Ces sculptures illustrent le style gothique dit international qui, au tournant des 14e et 15e siècles, se caractérise par une diffusion dans toute l’Europe de thèmes et de modèles comparables. Le type du prophète représenté comme un vieillard barbu tenant un phylactère est ainsi assez répandu. L’élégance des poses et le drapé raffiné sont également typiques. Toutefois, on remarque ici une transposition régionale originale, marquée par une individuation des poses et des visages traités de manière expressive et naturaliste. Ceci se remarque de façon encore plus forte dans le seul personnage représenté plus jeune, non barbu, croisant les jambes, la tête et les épaules couvertes par une aumusse dont le capuchon retombe sur le côté. Dans la main, ce dernier tient un encrier tandis qu’à son poignet pend un étui (renfermant probablement des stylets) ainsi qu’une petite bourse (contenant sans doute les pigments nécessaires aux enluminures). C’est l’image même d’un greffier, tel qu’on aurait pu en rencontrer à l’époque.

Par comparaison, cette version bruxelloise du thème des prophètes a été attribuée à un atelier local, dont on ne connaît pas le nom mais qui est célèbre pour avoir réalisé un talentueux retable sculpté en bois destiné au village de Hakendover (près de Tirlemont). Le style de cet atelier s’inscrit  dans la sphère d’influence d’André Beauneveu, sculpteur hainuyer de la seconde moitié du 14e siècle, qui a été précurseur dans le traitement des volumes et le goût pour le réalisme.  Une étude stylistique approfondie nous apprend par ailleurs que les huit sculptures ont été réalisées par plusieurs intervenants.  
Largement décapées au 19e siècle, les statues présentent néanmoins des vestiges de leur première polychromie. Une étude scientifique menée par l’IRPA a permis de reconstituer celle-ci, qui était d’un grand raffinement. A l’origine, les personnages présentaient des lèvres rouges et une carnation rose très claire, avec des rehauts foncés pour les pupilles, le contour des yeux, les barbes et les cheveux. Les robes, manteaux et couvre-chefs étaient traités en rouge, bleu, vert ou bien encore dorés tandis que les trônes et bancs étaient bleu-gris.

Les textes des phylactères originellement en noir sur fond blanc ont été effacés. En comparaison avec des sculptures de thème et d’époque identiques présentes dans l’Hôtel de Ville de Cologne, on peut émettre l’hypothèse qu’il s’agissait de recommandations pour l’exercice d’un bon gouvernement. Ceci correspond d’ailleurs au choix de la thématique des prophètes symbolisant la sagesse. Cette qualité était attendue des sept échevins qui, choisis pour un mandat annuel parmi les sept « lignages » (clans regroupant les grandes familles de l’aristocratie locale), détenaient au début du 15e siècle l’exercice de l’autorité urbaine.

©V. Everarts